Bon anniversaire, Monsieur BOITEUX !

11 / 05 / 2022

Copyright photo : lundimatin

Marcel Boiteux et l’électricité : deux histoires intimement liées

PNC-France lui souhaite un bon anniversaire

 

Marcel Boiteux, après un cursus universitaire prestigieux, École Normale supérieure et Sciences politiques, puis une agrégation de mathématiques, a rejoint EDF en 1949 et a imprimé de sa marque l’entreprise fraîchement nationalisée. On lui doit une réflexion de fond sur la nature du marché de l’électricité dans un pays en pleine reconstruction.

Plusieurs principes fondamentaux ont guidé son action, principes qui semblent aujourd’hui largement oubliés par ceux qui, en France comme en Europe, subissent après les avoir promues les lois d’un marché devenu incontrôlable, comme nous le rappelle Alain Desgranges dans l’article ci-après.

  • La gestion d’un réseau électrique relève naturellement d’un monopole car elle autorise un dimensionnement a minima en mutualisant une production distribuée sur tout le territoire et en atténuant considérablement, par foisonnement, les appels de puissance locaux.
  • La production électrique exige une qualité irréprochable (dans notre monde technologique la tension et la fréquence du réseau doivent être parfaitement régulées) et doit être équilibrée en permanence avec la consommation. L’électricité n’est que très peu stockable, essentiellement grâce à un stockage hydraulique naturellement limité (c’est toujours vrai).
  • Il en résulte une élasticité des prix quasiment nulle : malheur à celui qui ne dispose pas d’une réserve de puissance en cas de tension sur le marché.
  • Disposer de moyens de production correctement dimensionnés implique des investissements extrêmement lourds, de longs termes qui, pour être supportables, exigent une vision elle-même à long terme et des modes de financement adaptés.

Marcel Boiteux, à un moment ou les usages de l’électricité se généralisaient et se développaient à grand rythme, a su intégrer toutes ces difficultés, développer des méthodes de financements reposant sur une tarification (il a théorisé le principe du coût marginal de l’électricité) adaptée à un ensemble cohérent regroupant de façon optimisée production, distribution et commercialisation. La France lui est redevable de décennies de stabilité, d’un approvisionnement robuste, ainsi que, avec l’appui de gouvernants éclairés, d’une indépendance énergétique enviée, reposant sur des compétences et des technologies nationales.

Aujourd’hui, alors que Marcel Boiteux fête ses cent ans, PNC-France souhaite lui rendre hommage quand l’électricité française, comme européenne, est en danger. A vouloir « ouvrir » le marché au niveau du continent européen, en sous-estimant la difficulté d’équilibrage d’un réseau face à  des moyens de production dispersés et non pilotables, imposés sans discernement, en faussant les règles de concurrence par un régime complexe et inégalitaire d’aides d’état et de priorités, en voulant marier carpes et lapins, chaque pays développant sa stratégie sans concertation, c’est tout le réseau électrique européen qui vacille aujourd’hui et met en danger notre économie, notre souveraineté et donc notre modèle social. Il est urgent que nos dirigeants, en cet anniversaire hautement symbolique, revisitent le passé, se souviennent des immenses services rendus au pays par Marcel Boiteux, et remettent notre mix électrique sur de bons rails, alors que nous entrons à nouveau dans une période de croissance de nos besoins d’électricité.

 

 

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Marcel Boiteux a 100 ans

par Alain Desgranges (*)

Marcel Boiteux, qui fût un président emblématique d’EDF, a fêté ce 9 Mai ses 100 ans. Ce vieux Monsieur n’est pas n’importe qui. Il est devenu une référence dans le microcosme de l’électricité, un exemple à suivre pour les salariés du Groupe EDF qui se réclament volontiers de sa stratégie de grand capitaine d’industrie. Dans le même temps, son ancienne entreprise va mal … Au moment où l’électricité est devenue un produit de première nécessité, aussi stratégique qu’il était vital, l’envolée de son prix en raison du dérapage du prix du gaz auquel il est rattaché fait apparaître au grand jour les carences d’un marché européen inadapté à ses spécificités. Or, les spécialistes de ce sujet considèrent que les prix du gaz ont toutes chances de rester durablement élevés. Il est donc devenu urgent de revenir sur le principe de la libre-concurrence imposée par l’Union Européenne comme un dogme qui aura fait la preuve de son inefficacité pendant cette dernière décennie. Il n’est pas superflu de rappeler quelques vérités comme l’avait fait Marcel Boiteux le 5 Novembre 2014, répondant ainsi à l’invitation d’Hervé Gaymard président d’une Commission d’enquête parlementaire relative aux tarifs de l’électricité, qui déjà faisaient débat à cette époque (1). Une déclaration prémonitoire ?… « La situation est d’autant plus complexe qu’il ne s’agit pas de vendre des tonnes de blé ou des litres d’eau. L’électricité est un produit spécifique de qualité rigide, rigoureusement non stockable. Il reste que la manière dont la concurrence a été rétablie dans un système qui l’excluait de fait me paraît toujours extraordinairement choquante.  Il se trouve que notre électricité était, de beaucoup, la moins chère d’Europe occidentale. On a invoqué les subventions que nous recevions, mais nous n’avons jamais été subventionnés par l’État le programme nucléaire ayant été intégralement financé par l’emprunt. On nous parle d’une garantie de fait de l’État. J’avoue qu’il paraît peu vraisemblable qu’EDF mette aujourd’hui la clef sous la porte. Dans vingt ans, si l’entreprise est totalement ruinée, peut-être ! ». Visionnaire de haut vol, cet adepte d’un service public à la française n’avait pas imaginé que seulement huit années plus tard, l’Entreprise serait au bord du gouffre sous les effets de décisions d’un Etat peu stratège. Anéantie par les conséquences du bouclier tarifaire et de l’obligation de vendre son électricité à perte à des concurrents bénéficiant d’avantages exorbitants au regard du service rendu au réseau dans le cadre du dispositif ARENH, elle doit en outre composer avec un Ministère de la Transition Écologique qui s’est acharné à exclure la filière nucléaire des fonds d’investissement dits « verts », en contradiction avec son inclusion dans la taxonomie de l’UE ainsi qu’aux projets de relance du nucléaire annoncés par le Président de la République le 10 Février (2). Un coup de poignard dans le dos d’une filière essentielle à la réussite de la décarbonation de notre pays. Mais aussi un cadeau d’anniversaire d’un goût douteux pour l’ancien Président d’EDF…  

*Alain Desgranges est ingénieur en Génie atomique et membre de l’ONG PNC-France

(1) Assemblée nationale ~ Commission d’enquête relative aux tarifs de l’électricité (assemblee-nationale.fr)

(2) https://www.ecologie.gouv.fr/label-greenfin

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